Savinien Cyrano de Bergerac, L’autre monde - Extrait

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Dans ce récit de voyage, le narrateur Drycona (anagramme de Cyrano) s'envole sur le Soleil, après avoir visité la Lune. Il y rencontre des espèces naturelles qui savent toutes raisonner. Les oiseaux sont des athées qui observent les humains avec naïveté et discernement. Dans l'extrait suivant, le narrateur discute avec une pie.

Histoire des oiseaux (extrait)

Elle achevait ceci, quand nous fûmes interrompus par l’arrivée d’un aigle qui se vint asseoir entre les rameaux d’un arbre assez proche du mien. Je voulus me lever pour me mettre à genoux devant lui, croyant que ce fût le roi, si ma pie de sa patte ne m’eût contenu en mon assiette1.

« Pensiez-vous donc, me dit-elle, que ce grand aigle fût notre souverain ? C’est une imagination de vous autres Hommes, qui à cause que vous laissez commander aux plus grands, aux plus forts et aux plus cruels de vos compagnons, avez sottement2 cru, jugeant de toutes choses par vous, que l’aigle nous devait commander.

« Mais notre politique est bien autre ; car nous ne choisissons pour notre roi que le plus faible, le plus doux, et le plus pacifique ; encore le changeons nous tous les six mois, et nous le prenons faible, afin que le moindre à qui il aurait fait quelque tort, se pût venger de lui. Nous le choisissons doux, afin qu’il ne haïsse ni ne se fasse haïr de personne, et nous voulons qu’il soit d’une humeur pacifique, pour éviter la guerre, le canal3 de toutes les injustices.

« Chaque semaine, il tient les États, où tout le monde est reçu à se plaindre de lui. S’il se rencontre seulement trois oiseaux mal satisfaits de son gouvernement, il en est dépossédé, et l’on procède à une nouvelle élection.

« Pendant la journée que durent les États, notre roi est monté au sommet d’un grand if sur le bord d’un étang, les pieds et les ailes liés. Tous les oiseaux l’un après l’autre passent par-devant lui ; et si quelqu’un d’eux le sait coupable du dernier supplice, il le peut jeter à l’eau. Mais il faut que sur-le-champ il justifie la raison qu’il en a eue, autrement il est condamné à la mort triste. »

Je ne pus m’empêcher de l’interrompre pour lui demander ce qu’elle entendait par la mort triste et voici ce qu’elle me répliqua :

« Quand le crime d’un coupable est jugé si énorme, que la mort est trop peu de chose pour l’expier, on tâche d’en choisir une qui contienne la douleur de plusieurs, et l’on y procède de cette façon :

« Ceux d’entre nous qui ont la voix la plus mélancolique et la plus funèbre, sont délégués vers le coupable qu’on porte sur un funeste4 cyprès. Là ces tristes musiciens s’amassent tout autour, et lui remplissent l’âme par l’oreille de chansons si lugubres5 et si tragiques, que l’amertume de son chagrin désordonnant l’économie de ses organes et lui pressant le cœur, il se consume à vue d’œil, et meurt suffoqué de tristesse.

« Toutefois un tel spectacle n’arrive guère ; car comme nos rois sont fort doux, ils n’obligent jamais personne à vouloir pour se venger encourir une mort si cruelle.

« Celui qui règne à présent est une colombe dont l’humeur est si pacifique, que l’autre jour qu’il fallait accorder deux moineaux, on eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre ce que c’était qu’inimitié6. »

Savinien Cyrano de Bergerac, L’autre monde ou Les États et Empires du Soleil, 1657.


1. Si ma pie ne m'avait pas retenu dans ma position assise. 2. Sottement : stupidement, avec manque de jugement. 3. Canal : ici, au sens de source, moyen. 4. Funeste : malheureux, funèbre, portant malheur. 5. Lugubres : tristes, moroses, mélancoliques. 6. Inimitié : absence d'amitié, hostilité.

Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr
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